Réflexions prospectives sur la montée de l’islam politique en Afrique de l’Ouest (2/2)*

L’Afrique de l’Ouest est la plus grande région d’Afrique grâce à ses 15 États qui compose son espace. Elle est aussi la plus peuplée avec environ 350 millions de personnes en 2015. Le Nigéria qui fait face à une insurrection djihadiste depuis 2009 compte plus de la moitié de la population ouest-africaine et devrait devenir le troisième pays le plus peuplé d’ici 2050, après la Chine et l’Inde. La montée de l’extrémisme violent et de l’islam politique posent question sur l’avenir de cette région subsaharienne.

Quelles peuvent être les hypothèses prospectives quant à la montée de l’islam politique en Afrique de l’Ouest dans une vingtaine d’années ?

Trois hypothèses se dégagent aujourd’hui.

     La première hypothèse part du principe que plusieurs Etats ouest-africains continueraient difficilement à chercher dans les années à venir à s’adapter aux nouvelles dynamiques religieuses. Cela exprime un statu quo au niveau de la lutte contre le terrorisme et la radicalisation des jeunes. L’Etat investirait davantage dans les actions sociales sans résultat conséquent. On verra même émerger des leaders religieux à la tête de certains Etats dans un contexte où religion et politique sont de moins en moins antinomiques et des forces de sécurité toujours en formation et en reconstruction. Les pays du Golfe investissent davantage dans le domaine cultuel, dans l’économie des pays ouest-africains. Les sociétés civiles quant à elles gardent espoir pour voir émerger leur conception du développement : actions sociales en faveur des plus vulnérables, redistribution des richesses.

La seconde hypothèse est que de plus en plus d’Etats ouest-africains seraient touchés par le terrorisme et s’adapteraient mal à l’islam politique. Certains Etats iraient jusqu’à adopter l’islam politique comme mode de gouvernance. La présence de l’Etat dans l’espace social se réduit considérablement au profit des associations religieuses. L’autre constat de cette deuxième tendance est le reflux des intérêts « usuraires » sur les fonds individuels. L’appartenance religieuse prend le pas sur la citoyenneté républicaine. Les investissements dans les priorités stratégiques comme la construction d’infrastructures routières et ferroviaires décroîtraient. L’intégration régionale fortement affaiblie par la montée des identités religieuses et de l’islam politique.

       La dernière hypothèse est certainement la plus souhaitable : les priorités stratégiques des Etats pourraient rester axées sur les politiques de développement socio-économique. Le terrorisme combattu. Les armées bien formées et outillées face à la menace djihadiste. Le djihadisme, l’islam politique rejetés et les politiques de modernisation des sociétés prennent le pas. Le commerce et les échanges positivement impactés par les nouvelles technologies en tendance croissante. Les ONG et associations confessionnelles reculent face aux politiques sociales des Etats et l’émergence de sociétés civiles dont les mouvements quiétistes musulmans plus conscientes des enjeux en milieu urbain et rural. Les droits humains dans tous les espaces (publics comme privés) respectés. Citoyenneté affirmée partout grâce à l’éducation.

A partir de ces tendances, quels sont les scénarios les plus plausibles dans une vingtaine d’années ?

Trois scénarii me paraissent crédibles.

     Dans un premier temps, on peut croire que le principal handicap de la construction d’Etats ouest-africains plus modernes et plus stables sera l’émergence de l’islam politique, des conflits internes au sein de la communauté musulmane entre soufis/malékites et salafistes notamment. Dans des pays comme la Mauritanie qui aura intégré la CEDEAO, au Niger, au Mali, au Tchad. Ce qui fera tâche d’huile au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Nigéria. Cependant, grâce aux systèmes de solidarité et la réussite des organisations ad hoc comme le G5-Sahel, cette montée en puissance sera contenue dans l’arène politique et les liens entre groupes et leaders religieux restent plus ou moins séparés. Mais l’Etat négocie l’espace public avec les associations et organisations religieuses dont l’influence est devenue grande dans un climat de dégradation des finances publiques liée à une gouvernance décrédibilisée au plus haut point et des services publics faiblement gérés. Par ailleurs, la menace terroriste reste importante, les attentats continuent, le banditisme se ruralise, les groupes armés s’adaptent.

Dans un deuxième temps, l’organisation supranationale qu’est la CEDEAO reste incapable de juguler la machine du déclin enclenchée par le boom démographique et les inégalités sociales, éléments déclencheurs du déclin économique. De ces enjeux non appréhendés découlent un chômage galopant, un recours important à la violence, de moins en moins de personnes croient en la justice (décisions de justice désavouées), la pratique de la charia dans le Nord du Nigéria, au Mali, en Mauritanie et au Niger. Le voile est exigé dans l’espace public pour les femmes dans plusieurs pays comme le Sénégal, le Tchad, le Mali, le Niger et la Mauritanie. Dans quelques villes et poches de résistance existent dans plusieurs pays réclamant la promotion des droits humains, les libertés individuelles, la parité, la laïcité et la démocratie.

     Enfin, le troisième scénario, le plus favorable à l’Afrique de l’ouest, part du principe que les enjeux stratégiques sont enfin appréhendés et des défis politiques (stabilité politique, bonne gouvernance et démocratie participative, terrorisme combattu), économiques (croissance économique de plus en plus équilibrée, modernisation de l’économie informelle) et sociaux (espace social occupé par l’Etat, justice sociale forte) sont peu ou prou relevés. Par ailleurs, la CEDEAO n’a pas abandonné les chantiers les plus stratégiques, notamment dans le domaine des transports, de l’énergie et de l’éducation, malgré les attentats qui auront visé des centrales électriques. Le soutien accru de nouveaux partenaires venant du Moyen Orient. Si la Mauritanie reste toujours à l’écart de la lutte contre la menace djihadiste et contre l’extrémisme violent, le Maroc, désormais membre de la CEDEAO, est devenu le partenaire le plus important dans ce combat à travers ces bourses d’études aux jeunes arabisants notamment.

Ce dernier scénario est celui d’un espace CEDEAO bien intégré, un espace uni comme une famille mangeant dans la même tasse malgré les petites différences et quelques différends. Une zone économique avec des nouveaux paradigmes et approches plus conformes aux sociétés, aptes à promouvoir la démocratie dans une relation de complémentarité totale. Quant au processus d’intégration régionale à proprement parler, des nouvelles dynamiques ont permis d’orienter et d’accélérer la mise en œuvre de certains engagements, à savoir la monnaie unique qui pourrait être issue de l’ex-CFA de l’UEMOA ou du Naira nigérian pour toute la CEDEAO. Les langues anglaise, peulh, mandingue, haussa et ibo devenues les seules langues officielles. Dans le secteur de la distribution d’énergie, d’éducation et de la sécurité, des grandes écoles sont ouvertes, des chantiers achevés.

*Cet article est la suite logique d’un autre article sur les mutations de l’islam (à lire ici)