Des origines du terrorisme et de son expansion au sahel : une économie et des histoires

Outre la prévarication érigée en mode de gouvernance comme l’explique Laurent Bigot (Le Monde 16 août 2017)les facteurs historiques, sociétaux et politiques des rivalités entre communautés et au sein d’une même communauté sont pour grand chose dans l’expansion du terrorisme au Sahel dont le Mali est le maillon faible. Ce sont ces rivalités inter et intra communautaires, mais aussi les trafics de drogue et d’armes qui alimentent et favorisent effectivement le terrorisme, l’insécurité au Burkina, Mali et Niger, trois pays historiquement et géographiquement liés. L’Azawak et le Tamesna nigériens, la bande burkinabé de l’Agacher, les massifs du Tegar-gar et le Gourma au nord du Mali et le Seeno, le Nampalari, le Kareri, le Wagadou et le delta intérieur du Niger au centre du Mali sont devenus des territoires sanctuarisés par les groupes terroristes.

La farouche guerre préventive lancée contre les actes terroristes des talibans a provoqué un mouvement de combattants vers la zone sahelo-saharienne, notamment le Niger, le Mali, la Mauritanie. En réalité, le choix d’installer un Califat en Afrique s’était porté sur le Maghreb où la culture musulmane est très prégnante. Face aux réactions très actives des autorités de ces pays notamment algériennes contre les mouvements salafistes, la seule stratégie possible était celle du ventre mou, c’est à dire s’implanter dans le Sahel où les frontières sont plus poreuses, la pauvreté et le chômage des jeunes étant des terreaux fertiles pour prospérer. Profitant de la crise libyenne ayant précédé la rébellion touarègue (Idnans et Ifoghas) qui a déstabilisé le nord du Mali, les islamistes ont envahi les trois métropoles du nord.

A la suite de l’intervention des forces étrangères notamment africaines et française ayant repoussé la montée des groupes terroristes vers Bamako – la capitale malienne -, la stratégie de ces derniers a évolué vers une nomadisation des éléments et la dispersion dans les zones enclavées comme le Wagadou, le Kareri au centre du Mali leur permettant d’atteindre les différentes frontières voisines. Dans une récente étude réalisée par le journaliste malien Adam Thiam, il est indiqué que l’ancien chef du service de renseignement malien et actuel secrétaire général de la présidence du Mali explique que dans ce pays, la stratégie djihadiste, à double détente, est dessinée : dans un premier temps, garder des positions au Nord du Mali, si marginales soient-elles; dans un second temps, s’étendre au Centre pour le sanctuariser progressivement par des attaques répétées dans le Seeno, le Delta intérieur du Niger, le Kareri, le Nampalari et le Wagadou. Nous sommes, il est vrai, autour du 14e parallèle : c’est l’arc de l’insécurité. S’y ajoutent, dit-il, la conflictualité de systèmes de production reposant sur de délicats compromis, le fossé Etat-administrés devenu la source de crispations identitaires et de récriminations multiples, ainsi que la poudrière foncière.

Le terrorisme cache bien une guerre civile profilant à l’horizon dans cette région.

Ce phénomène qu’est le terrorisme arrive à pousser sur les germes de l’ethnicité. Les groupes terroristes aussi sont ethnicisés mais très liés par la stratégie et la vision. Ainsi nous avons Ansar Dine du touareg Iyad Ag Ghaly composé essentiellement de fidèles jeunes touaregs basés à Kidal (nord du Mali), sa Katiba Macina dirigée par le peulh Ahmadou Kouffa réunissant en son sein les ex-démobilisés du Mujao et autres membres des mouvements d’auto-défense (essentiellement peulhs) au centre du Mali, Ansarul Islam de l’imam ou Malam Ibrahim Dicko dont les éléments sont aussi en majorité d’origines peulhs de la province du Soum au nord du Burkina.

Mais pour des groupes terroristes comme Almourabitoune ou Aqmi, la stratégie est plus globale et fédératrice, utilisant des acteurs locaux plus faciles à embrigader grâce aux problèmes sociaux comme l’injustice sociale, le chômage, les rivalités communautaires et idéologiques (rigoristes salafistes ou wahabites contre soufis ou malekites). Il faut comprendre par là que les peulhs dont les enfants font généralement l’école coranique et très attachés à l’histoire dominante de leur empire (celui du Macina ayant déjà appliqué la charia) contre les « nouveaux musulmans » qui restent attachés à leurs traditions animistes et qualifiés souvent d’apostats, notamment les Bozos, Bambaras et Dogons.

En effet, ayant compris que face à la farouche guerre lancée contre le terrorisme au Sahel à travers l’opération française Barkhane et les pays du Sahel, les groupes terroristes, à la tête Iyad Aghaly, ont fédéré leurs efforts à travers la création d’une nouvelle coordination de tous les principaux mouvements terroristes opérant dans le Sahel dénommée « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ». Ces trois groupes sont Ansar Dine d’Iyad Ag Ghaly, Almourabitoune dont le chef est Mokhtar Belmokhtar et l’Emirat du Sahara, une branche d’Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Et Amadou Kouffa fait partie des pontes du Djihad au Sahel sur la vidéo dans laquelle la création de ce nouveau mouvement a été déclarée en mars 2017.

Il faut noter que contrairement à 2013-2014, aujourd’hui dans certains endroits du centre et du  nord maliens les groupes terroristes ne se cachent plus et reçoivent de plus en plus un écho favorable auprès des jeunes animés de désir de vengeance notamment. L’application de la charia se fait par exemple dans le delta intérieur du Niger, offshore de l’impunité au centre du Mali.

Samba, un conseiller municipal à Tenenkou (centre du Mali) déplore en effet que : « l’Etat est absent. Sur les 218 villages que compte ce Cercle, l’armée et la gendarmerie ne sont visibles qu’à Tenenkou-ville », cite le site d’information Maliweb. Même pas dans sa proche banlieue. Il cite en exemple qu’en début juin, arraisonnant un camion de ravitaillement, les barbus ont fait décharger et brûler  son contenu, c’est à dire le ciment  transporté pour le projet local de logements sociaux. De nombreuses sources affirment que depuis que ces djihadistes ont pu obtenir la fermeture des écoles classiques ou de langue “française” à partir de 2015, ils arrivent à recruter  plus de  jeunes du terroir. Or, il n’y avait déjà pas de pénurie de main d’œuvre. Les écoles coraniques foisonnant dans le Macina (cœur de l’ancienne théocratie de Sekou Amadou au XIXè siècle) et offrant peu de débouchés à ses diplômés, constituaient en soi un réservoir naturel, ajoute-t-il. La fermeture des écoles classiques françaises se poursuit aussi dans certaines localités de Djibo, dans le sahel burkinabé. Depuis que les terroristes ont semé la terreur en assassinant un directeur d’école, beaucoup d’enseignants ont dû fuir, et les menaces continuent dans une bonne partie à la frontière nigérienne.

Cependant, les autorités nigériennes s’y sont prises tôt. A travers la création d’une Haute Autorité à la consolidation de la paix (HACP), au lendemain de la première rébellion et dont le mandat s’adapte continuellement à la configuration nationale, les autorités nigériennes se sont précisément données pour rôle de détecter le plus tôt possible les tensions politiques, rappelle Mathieu Pellerin et Yvan Guichaoua, en créant un « système d’alerte précoce » comme il en existe pour les catastrophes naturelles : sur tout le territoire, des personnes savamment sélectionnées pour leur centralité dans les affaires locales sont payées par l’État pour observer et rendre compte à Niamey. Les sources de tensions sont de fait vite identifiées et des réponses y sont apportées avant l’escalade funeste, avec le concours financier de la communauté internationale, pour qui la HACP est souvent un point d’ancrage incontournable au Niger. (Juillet 2017)